TANT QU’ON EST LÀ : LE RETOUR DU ROI

Le 22 juillet 2016, Hugo sortait un titre somptueux, accompagné d’un clip époustouflant (spoiler alert : il y aura beaucoup de louanges exacerbées dans cet article). Le plus beau dans cette affaire, c’est la communication mise en place. Le clip a été lâché dans la nuit, simplement posé, avec pour seul commentaire « Nouvel album prochainement ».

 

C’est ce qui touche en premier lieu chez le MC de Marx Dormoy. On sent qu’il n’y a aucune préoccupation d’ordre extra-musical, que c’est par la qualité du produit que la différence se fera. Pas de temps à perdre en tweets et autres facéties numériques, pas même une volonté d’être présent musicalement pour occuper le terrain médiatique. Quelques feat par-ci par-là, uniquement avec le cercle proche du rappeur.

 

Quand on voit que « Là-haut » atteint 10 millions de vues et le showcase du TSR crew pour la sortie de l’album – annoncé à la dernière minute- était plein à craquer on se rend compte qu’on peut avoir un succès critique et commercial tout en gardant une éthique. Et ça fait plaisir.

 

Ça fait maintenant cinq ans qu’on attendait le retour d’Hugo en solo, après Fenêtre sur rue qui restera parmi les classiques du rap français. C’est aussi cette rareté qui fait sa force. A l’ère d’une musique qui se consomme plus vite qu’un grec, lui se fait défenseur de la décroissance et bosse la qualité avec minutie. Il en résulte des textes denses, des prods sans faille et un ensemble qui se bonifie avec le temps et qui fait qu’aujourd’hui on écoute Fenêtre sur rue avec autant, voire plus de plaisir. Gageons que la même chose se produira avec Tant qu’on est là. 

 

Difficile d’écrire une chronique à chaud de ce disque, tant le contenu est consistant, que ce soit au niveau des textes ou des prods, mais tentons de nous y atteler.

En ce qui concerne la partie musicale, Hugo reste fidèle à son entourage et son instinct. S’il est l’auteur de la majorité des instrus de l’album, avec son habituel science de la sample qui frappe juste, ce sont deux vieux acolytes, INCH et Art Aknid qui signent les prods de « La Cage » et du magnifique « Là-Haut ». Enfin on notera la présence de deux nouveaux venus : Itam, du collectif Kids of Crackling, qu’on a récemment vu collaborer avec Néfaste, et Nid de Renard, un illustre inconnu (pour moi tout du moins).

 

Comme prévu pas de gros changements par rapport à Fenêtre sur rue en ce qui concerne la couleur musicale de l’album. Néanmoins, c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures confitures, et celle des beatmakers présents sur Tant qu’on est là est douce à souhait. On notera de nombreuses pépites et chacun y trouvera son compte. Pour ma part je retiens le somptueux riff de guitare présent sur la track« Exercice ».

 

Ce n’est donc pas sur cet album qu’il y aura des concessions faites à l’ère du temps, et qu’il se mettra à la trap. On s’y attendait très légèrement, le bonhomme ne déviant pas de la ligne qu’il trace depuis 2004, et c’est aussi pour ça qu’on l’apprécie. Dans ses textes, il reste « incorruptible comme Eliott Ness » (« Couleur Miroir »), et poursuit son avalanche de punchlines. Les deux premiers titres, sans thème précis, annoncent le retour en trombe du boss de la rime qui frappe, avec son éthique :

« Quitte à déplaire moi j’me répète comme un taggueur ou une grosse baffe »

(« Rei »)

L’écriture est comme d’habitude nerveuse, imagée, avec un sens inouï de la comparaison improbable, celle qui reste collée au cerveau. Le tout servi par une voix crue, sans compromission, avec l’impression que l’ancien gamin qu’il est resté nous sert ses tripes en analogique. Les thèmes ne changent pas, on croise toujours ce 18ème crasseux, angoissant et qui forme une sorte de monde à part. Pour autant des évolutions sont perceptibles avec Fenêtre sur rue : la thématique de l’enfermement est toujours présente, mais si sur le précédent album c’est l’arrondissement qui sert de prison (« Piège à Loup »), ici c’est carrément l’immeuble, à travers la personnification de « La Cage », d’escalier. L’enfermement est aussi intérieur, la folie guette toujours dans ce monde instable. Hugo l’avait déjà abordé avec la chanson Voisin d’en haut, il approfondi le sujet en parsemant l’album de références :

 

« C’est l’diner d’cons, j’parle pas tout seul, j’parle à mon verre et il m’répond »

« Autour de moi »

 

De cette folie naît la marginalité (ou peut-être est-ce le contraire) qui apparaît notamment dans « Les vieux de mon âge ». Une sorte de frontière s’opère, entre les gens intégrés à la société, et ceux qui décident de rester « En marge ». Néanmoins on sent qu’il ne s’agit pas que d’un positionnement dû à la santé mentale, mais également d’un message politique. La force de ces 12 titres est que le politique est diffus. A travers quelques rimes placées au fil de ses textes, et sa défense de la marginalité, Hugo affirme finalement beaucoup plus de choses, qu’avec des textes ouvertement revendicatifs.

 

Lorsqu’on découvre un rappeur indépendant et relativement confidentiel, on aime bien le voir naviguer sous radar, comme un secret d’initié, que l’on garderai jalousement pour soi. Mais quand on voit Hugo arriver à autant mobiliser les foules, tout en gardant son éthique et des textes aussi percutants, on se dit que l’influence de ce rappeur sur la jeunesse pourrait bien être bénéfique. En plus de briser des nuques et des veau-cer.

 
 
 
Copyright photo : Henri Coutant
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